Robert Zaretsky – La France contre la France

Robert Zaretsky – La France contre la France

Jerusalem Post 24/01/2011 – Adaptation française de Sentinelle 5771 ©

L’auteur d’une récente publication à sensation, « Indignez vous », est parvenu à opposer des valeurs françaises sur les questions de religion et de race.

Pendant l’affaire Dreyfus, des intellectuels français se sont affrontés sur la définition de la France républicaine. Etait-ce une nation, comme le croyait Emile Zola, dont la grandeur était fondée sur les valeurs universelles de justice et de raison ? Ou bien, comme le lui opposait Maurice Barrès, était-ce une nation dont l’identité était enracinée dans son passé et son peuple – « le sol et les morts » ?

Une peu plus d’un siècle plus tard, la France revisite ce débat, dont les implications pour la communauté juive peuvent bien être tout aussi capitales.

Le protagoniste improbable du drame actuel, Stéphane Hessel, n’est pas étranger aux tempêtes de l’histoire. Né à Berlin d’un père juif et d’une mère non juive, Hessel est devenu Français par naturalisation en 1937. Après l’effondrement de la France, il rejoignit les Forces Françaises Libres à Londres et en mars 1944, fut envoyé en France pour préparer la résistance à l’invasion alliée imminente. Pris par la Gestapo, Hessel fut torturé et envoyé à Buchenwald puis à Dora – le camp où des dizaines de milliers de travailleurs esclaves assemblaient des fusées V-1 et V-2.

Hessel s’échappa dans le chaos de l’effondrement de l’Allemagne nazie et revint en France. Il entra au ministère des affaires étrangères et fut envoyé aux Nations Unies naissantes où il assista au projet de Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. L’emphase du document sur les impératifs de la justice et de la loi n’est pas seulement profondément dreyfusarde, mais aussi imprégnée de l’expérience de Hessel dans la résistance.

Pour Hessel, l’acte de résistance – suscité par l’indignation morale – implique non seulement la défense de la vie d’un individu, mais aussi les valeurs qui insufflent une signification à cette vie. Au cours des 50 dernières années, cette conviction l’a conduit à combattre au nom des déshérités et des sans voix en France : les travailleurs illégaux et les sans toit, les communautés de Roms et les occupants Nord Africains sans droits diabolisés par des gouvernements conservateurs.

Aujourd’hui âgé de 93 ans, Hessel s’est emparé de la cause des Palestiniens. Critique déclaré des actions d’Israël, en particulier de l’incursion de 2008 à Gaza, il a ajouté son nom à l’appel pour le boycott des produits en provenance des ‘territoires occupés’. Dans sa récente publication ‘Indignez vous !’ Hessel déclare son soutien à la Commission Goldstone. Tout en condamnant les actions du Hamas, il s’est surtout concentré sur la politique israélienne : « Que les juifs se commettent eux-mêmes dans des crimes de guerre est intolérable. Hélas, l’histoire offre peu d’exemples de nations qui ont tiré les leçons de leur propre histoire ».

Longtemps avocat de la résistance non violente, Hessel insiste cependant sur la relation insidieuse entre la sombre réalité à Gaza et le terrorisme. La violence pratiquée par le Hamas, argumente-t-il, est « compréhensible » comme symptôme de « l’exaspération » collective de son peuple.

‘INDIGNEZ-VOUS!’ a stupéfié l’industrie de l’édition française. Depuis novembre 2010, l’ouvrage a été vendu à plus de 500.000 exemplaires [et même 700.000 à ce jour, NdT] – soit l’équivalent de 2.500.000 copies aux USA. Le succès sans précédent du livre a attiré l’attention des organisations juives françaises, en particulier le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France), dont la réponse a été immédiate et hostile.

Il en a été de même de la réaction de certains intellectuels de premier plan, le plus notable étant Pierre-André Taguieff. Historien reconnu, spécialisé dans l’histoire de l’antisémitisme français, l’œuvre la plus récente de Taguieff, La Nouvelle Propagande Anti-Juive, met en avant qu’un courant important de l’antisémitisme français actuel, autrefois associé avec la Gauche politique, n’est pas mort. A sa place, il a gagné un nouveau droit de cité en tant que « antisionisme radical ».

En regroupant Sionisme et nazisme, cette école de pensée « légitime le projet politique raciste de destruction d’Israël. C’est aujourd’hui, prévient Taguieff, la seule idéologie raciste qui n’est pas seulement légitime, mais encore intellectuellement respectable ».

La déclaration de Taguieff dérange pour des raisons attendues et inattendues. Il y a incontestablement une tendance troublante de la Gauche européenne à juger Israël beaucoup plus sévèrement que le Hamas et le Hezbollah. Mais aussi troublant, le syllogisme persistant dans l’analyse de Taguieff : à savoir que si tous les critiques d’Israël sont des antisionistes, et les antisionistes des antisémites, alors tous les critiques d’Israël sont des antisémites.

A ce raisonnement douteux, Taguieff ajouta une présentation peu ragoûtante, en tous lieux, de sa page ‘Facebook’. Paraphrasant Voltaire – un penseur qui ironiquement, méprisait le judaïsme et les Juifs – Taguieff déclara : « quand un serpent venimeux se voit donner bonne conscience, comme avec Hessel, le désir de lui écraser la tête est compréhensible ».

Cette position disparut bientôt, remplacée par une phrase moins haineuse mais tout aussi malheureuse : « Il aurait pu au moins finir ses jours d’une manière plus digne au lieu d’inciter à la haine contre Israël et de joindre sa voix à celles des pires anti-Juifs ».

Le plus gros du débat s’est depuis reflété dans des attaques et des contre-attaques des camps opposés. Plutôt que de débattre des vraies questions soulevées – par exemple, qu’est-ce qui constitue une critique illégitime d’Israël ? Comment apprécions-nous les découvertes de la Commission Goldstone ? – la question la plus souvent posée a trait aux antécédents religieux des protagonistes. Malgré l’hypothèse courante que Taguieff soit juif, ses parents immigrants étaient en fait des catholiques polonais et lithuaniens. (Un fait qui n’a pas empêché Tariq Ramadan par exemple, d’agréger Taguieff avec « d’autres apologistes juifs » d’Israël).

Qu’auraient fait les défenseurs de Dreyfus dans la confusion actuelle ? Pour eux, la question de la religion (ou de la race) était sans importance : tout ce qui comptait c’étaient la justice et la vérité. Dans l’affaire actuelle avec Hessel cependant, la religion (et la race) menacent de devenir de nouveau absolument centraux, alors que la justice et la vérité sont mises de côté.

La semaine dernière, l’abyme entre les partisans de Hessel et les organisations juives françaises s’est encore creusé. Un débat public sur le boycott des produits fabriqués dans les implantations dans les ‘territoires occupés’, prévu pour se dérouler à la prestigieuse École Normale Supérieure de Paris, a été annulé sous la pression du CRIF, quand on apprit que Hessel se joindrait à d’autres intellectuels comme Gisèle Halimi et l’ancienne ministre de la justice Elisabeth Guigou.

Dans une lettre ouverte à Maurice Barrès – ‘Facebook’ heureusement n’a pas encore remplacé les journaux comme moyen de discussion publique – le dreyfusard Lucien Herr déclarait qu’il écrivait au nom de ses concitoyens, individus de « bonne volonté… qui ont mis la loi et l’idéal de justice au-dessus de leurs propres intérêts, de leurs propres instincts et de leurs revendications sectaires ».

Où sont passés ces individus de bonne volonté aujourd’hui ?

 

L’auteur est un historien à l’Université de Houston, auteur de Albert Camus: Eléments d’une Vie (Cornell 2010) et coauteur de ‘La France et son Empire depuis 1870’ (Oxford 2010).

Lire l’article original en anglais sur Jerusalem Post

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