Charles Krauthammer – Du projet politique de la liberté à la doctrine de la liberté

Charles Krauthammer – Du projet politique de la liberté à la doctrine de la liberté

Washington Post 10/02/2011 Adaptation française de Sentinelle 5770 ©

Aujourd’hui, tout le monde et son cousin soutient le « projet politique de la liberté ». Bien sûr, hier, il n’y avait que George Bush, Tony Blair et une bande de ‘Néocons’ détenteurs de pouvoirs hypnotiques inhabituels qui osèrent défier la sagesse convenue de l’exceptionnalisme arabe – la notion que les Arabes, à l’opposé des Asiatiques, des Sud-Américains, des Européens et des Africains, étaient les seuls à être allergiques à la démocratie. De fait, la Gauche a passé le plus clair des années de l’ère Bush à dénoncer rudement le projet de liberté soit comme un fantasme ou bien un autre exemple sordide de l’impérialisme américain.

Maintenant, il apparaît que chacun, même la Gauche, s’enthousiasme pour la démocratie arabe. Parfait. Les compagnons de voyage sont les bienvenus. Mais être seulement en faveur de la liberté ne suffit pas. Avec l’Egypte dans le désarroi et au milieu d’une transition périlleuse, nous avons besoin de principes de politique étrangère pour assurer la démocratie sur le long terme.

Inutile de réinventer la roue. Nous avons traversé des évènements analogues auparavant. Après la Deuxième Guerre Mondiale, l’Europe de l’Ouest était de nouveau libre mais instable, en ruines et en jeu. La démocratie que nous avons favorisée pour le continent a été confrontée à des menaces internes et externes de la part des totalitaires communistes. Les Etats-Unis ont adopté la doctrine Truman qui affirmait l’intention de l’Amérique de défendre ces nations libres de nouveau.

Cela signifiait non pas seulement protéger les alliés de la périphérie, comme la Grèce et la Turquie, de l’insurrection et de la pression extérieure, mais aussi soutenir les éléments démocratiques à l’intérieur de l’Europe occidentale contre des Partis Communistes locaux puissants et déterminés.

Puissants, ils l’étaient. Les communistes n’étaient pas seulement les plus organisés et disciplinés. En France, ils constituaient le Parti le plus vaste d’après guerre ; en Italie, au second rang. Suivant la doctrine Truman, les présidents des USA ont usé de chaque instrument disponible, y compris une assistance massive – officieuse et officielle, financière et diplomatique – aux Partis démocratiques, pour garder les communistes à l’écart du pouvoir.

Alors que les Etats du Moyen-Orient arabe rejettent des décennies de dictature, leur avenir démocratique est confronté à une menace majeure du nouveau totalitarisme : l’islamisme. Comme à l’époque soviétique, la menace est à la fois interne et externe. L’Iran, version en réduction de la vieille Union Soviétique, possède ses propres alliés et satellites – Syrie, Liban et Gaza – et son propre ‘Komintern’ avec des agents opérant dans toute la région pour étendre l’influence islamiste et miner les Etats laïques pro-Occidentaux. C’est précisément pourquoi en ce moment révolutionnaire, l’Iran se vante d’une vague islamiste balayant le monde arabe.

Pour y parvenir, nous avons besoin d’une politique étrangère qui non seulement soutienne la liberté dans l’abstrait, mais soit également guidée par des principes pratiques à long terme – une doctrine composée des éléments suivants :

1) Les Etats-Unis soutiennent la démocratie à travers le Moyen Orient. Ils utiliseront leur influence pour aider les démocrates à renverser partout la férule dictatoriale.

2) La démocratie est faite de plus que de simples élections. Elle requiert une presse libre, le respect de la loi, la liberté de s’organiser, l’établissement de Partis politiques indépendants et le transfert pacifique du pouvoir. Par conséquent, la transition vers la démocratie et des élections initiales doivent accorder du temps pour que ces institutions, plus particulièrement les Partis politiques, puissent s’établir.

3) Le seul intérêt des USA dans la gouvernance interne de ces nouvelles démocraties est d’aider à les protéger contre les totalitaires, de l’étranger ou de l’intérieur. Le récent coup d’Etat du Hezbollah au Liban et la dictature du Hamas à Gaza démontrent de façon dramatique comment des éléments anti-démocratiques peuvent détruire la démocratie même qui leur a conféré le pouvoir.

4) Par conséquent, exactement comme pendant la Guerre Froide les Etats-Unis ont contribué à maintenir les Partis communistes européens à l’écart du pouvoir (pour les voir à la fin s’atrophier), la politique des USA sera de s’opposer à l’inclusion de Partis totalitaires – les ‘Frères Musulmans’ ou, dans cette affaire, des communistes – dans tout gouvernement, qu’il soit provisoire ou élu, dans les Etats arabes nouvellement libérés.

Il se peut que nous n’ayons pas le pouvoir d’empêcher cela. Les ‘Frères’ pourraient être aujourd’hui relativement si puissants en Egypte par exemple, qu’un siège à la table serait inévitable. Mais en aucune circonstance un porte-parole du gouvernement ne doit déclarer, comme l’a fait Robert Gibbs, que le nouvel ordre « doit inclure tout animateur des acteurs non laïques importants ». Pourquoi légitimer gratuitement les islamistes. A la place, les Américains doivent de façon urgente soutenir des Partis démocratiques laïques en Egypte et ailleurs par la formation, des ressources et la diplomatie.

De nouveau et à contrecoeur, nous sommes partie prenante à une longue lutte crépusculaire, cette fois-ci avec l’islamisme – en particulier l’Iran, ses vassaux et ses alliés potentiels, sunnites et shiites. Nous devons être clairvoyants sur notre résultat escompté – de vraies démocraties gouvernées par des démocrates engagés – et développer une stratégie politique pour voir cela aboutir.

Une doctrine de la liberté est un projet de la liberté doté d’une direction par des principes qui la guident. Truman l’a fait. Nous pouvons le faire.

 

Charles Krauthammer

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