Caroline B. Glick : Le changement auquel nous devons croire

Par Caroline B. Glick

Adaptation française de Sentinelle 5770 ©

Le déni ne concerne pas seulement l’Egypte, mais aussi la Turquie et la Syrie

Le Moyen-Orient a changé.

Au cours des semaines écoulées, de nombreux articles de presse montrent que la Turquie collabore militairement avec la Syrie dans une compagne conjointe contre les Kurdes de Syrie, d’Irak et de Turquie.

La Turquie est un membre de l’OTAN. Elle met en œuvre les meilleurs systèmes d’armes du monde occidental.

La Syrie est le partenaire junior de l’Iran. C’est un Etat parrain de nombreuses organisations terroristes et qui contribue à la prolifération d’armes de destruction massive.

En septembre dernier, alors que la Turquie islamiste faisait monter sa rhétorique anti-Israël, la Turquie et la Syrie signaient quantité d’accords économiques et diplomatiques. Comme le ministre des affaires étrangères turc, Ahmet Davutoglu l’a dit clairement à l’époque, la Turquie utilisait ces accords comme moyen de forger des alliances étroites non seulement avec la Syrie, mais aussi avec l’Iran.

« Nous pouvons établir des procédés identiques avec l’Iran, et d’autres accords. Nous voulons que notre relation avec nos voisins se transforme en une coopération maximale sur le principe de zéro problèmes » proclamait Davutoglu.

Et maintenant ces accords auraient ouvert la voie à une coopération militaire. Le président syrien Bashar Assad s’est rendu à Istanbul deux fois le mois dernier ; puis il y a deux semaines, lors du nouvel an kurde, les forces syriennes ont lancé une opération contre les centres de population kurde à travers la Syrie.

Mercredi, ‘Al Arabiya’ a rapporté que des centaines de Kurdes avaient été tués dans les semaines récentes. Les media du gouvernement syrien ont déclaré que onze Kurdes avaient été tués. Les rapports sont contradictoires aussi sur le nombre de Kurdes arrêtés depuis que l’attaque a commencé, des sources kurdes disent qu’il y a eu 630 arrestations. Les media turcs déclarent que quatre cents Kurdes ont été arrêtés par les forces de sécurité syriennes. 

‘Al Arabiya’ rapporte aussi que la campagne syrienne est soutenue militairement par la Turquie. Des conseillers militaires turcs utiliseraient le même outil de renseignement pour traquer les Kurdes en Syrie que celui utilisé contre les Kurdes en Turquie et en Irak : des véhicules aériens non habités ‘Heron’ fabriqués par Israël.

Même si le rapport d’Al Arabiya est faux, et que la Turquie n’utilise pas actuellement des armes de fabrication israélienne au service de la Syrie, le fait même que la Syrie coopère militairement de quelque manière avec la Turquie, est dangereux pour Israël. Au cours des vingt dernières années, alors que son alliance avec la Turquie s’élargissait, Israël lui a vendu quelques uns des systèmes de collecte de renseignements parmi les plus sensibles, ainsi que d’autres plateformes d’armes développées par lui. Avec la rapide intégration de la Turquie dans l’axe iranien, Israël doit désormais présumer que si la Turquie ne partage pas actuellement ces technologies et outils militaires et de renseignements israéliens, Ankara les partagera probablement dans le futur avec les ennemis d’Israël.

Evidemment, le moins que l’on puisse attendre d’Israël dans cette situation est de couper tous les liens militaires avec la Turquie. Mais étonnamment et tristement, les dirigeants d’Israël ne semblent pas avoir identifié cela. Au contraire, Israël a programmé de livrer quatre drones supplémentaires à la Turquie le mois prochain.

De façon encore plus décourageante, aussi bien les déclarations et actes d’officiels de haut rang mènent à la conclusion que nos dirigeants adhèrent encore à l’illusion que tout n’est pas perdu avec la Turquie. S’exprimant devant la Commission de la Défense et des Affaires Etrangères de la Knesset au début de ce mois, le chef d’Etat Major Général de Tsahal, le Général en chef Gabi Ashkenazi a déclaré aux législateurs : « Ce qui est arrivé en Turquie n’a pas toujours été fait en accord avec l’armée turque. Les relations avec l’armée turque sont importantes et doivent être préservées. Je suis personnellement en contact avec le Chef d’Etat Major turc ».

Comme le journaliste turc Abdullah Bozkurt l’a écrit la semaine dernière dans la quotidien ‘Zaman’, la déclaration d’Ashkenazi sur une différence entre la stratégie politique du gouvernement turc et celle de l’armée turque ressort « tout simplement de la pensée magique et ne correspond pas aux dures réalités du terrain ».

Bozkurt expliquait : « Ashkenazi peut se tromper dans l’interprétation des signaux en se fondant sur la relation personnelle construite avec le chef d’Etat Major Général turc Ilker Babu, proche de la retraite. Les commandants des forces sont plus préoccupés par la montée du terrorisme dans le Sud Est du pays, et bien plus occupés par les problèmes légaux auxquels ils sont confrontés après que certains de leurs officiers, dont certains de haut rang, aient été accusés d’activités illégales. La dernière chose que les galonnés veuillent est de donner l’impression qu’ils mettent à l’aise les Israéliens… »

Comme Michael Rubin l’a décrit dans le dernier numéro de ‘Commentary’, ces « problèmes légaux » évoqués par Bozkurt font partie de la campagne gouvernementale pour écraser l’establishment laïc turc. Comme garant constitutionnellement nommé de la République laïque de Turquie, le gouvernement islamiste du Premier ministre Recep Tayip Erdogan a ciblé le haut commandement militaire pour le détruire.

Il y a deux ans un procureur d’Etat a mis en accusation 86 personnalités turques de haut rang dont des généraux en retraite, des journalistes très connus, des professeurs et d’autres piliers de l’ancienne direction laïque de la Turquie, pour un présumé complot contre le régime islamiste. Dans l’ensemble, les 2.455 pages de l’acte d’accusation n’étaient pas sérieuses. Mais son impact sur l’armée autrefois toute puissante a été dramatique.

Comme l’écrit Rubin : “Diffamés par la Droite religieuse et la Gauche progressiste, l’armée turque est l’ombre d’elle-même. La génération actuelle des généraux a perd le contact avec la société turque et peut-être leurs propres jeunes officiers. Comme des grenouilles qui ne parviennent pas à sauter d’une casserole lentement portée à ébullition, l’Etat Major Général turc a perdu l’opportunité d’exercer ses devoirs constitutionnels ». 

Et pourtant, plutôt que de maîtriser cette situation, et d’œuvrer à minimiser les dangers posés par une Turquie alliée à l’Iran et à la Syrie, le gouvernement d’Israël et nos dirigeants militaires de haut rang continuent d’essayer de ramener l’alliance avec la Turquie du monde des morts. La réunion « top secrète » désastreuse du mois dernier entre le ministre de l’industrie et du commerce Benyamin Ben Eliezer et Davutoglu en est la marque.

Loin d’améliorer la situation, ces espèces d’échanges ne font qu’aggraver le dommage. En niant la réalité, à savoir que la Turquie a rejoint le camp ennemi, Israël fournit à la Turquie une crédibilité qu’à l’évidence elle ne mérite pas. Israël manque aussi de prendre les mesures diplomatiques et autres pour minimiser la menace posée par ce membre de l’OTAN glissé dans l’axe iranien.

L’aversion apparente de nos dirigeants pour accepter que notre alliance avec la Turquie a pris fin est troublante non seulement pour ce qu’elle nous dit sur la capacité du gouvernement à concevoir une stratégie politique pertinente face aux défis auxquels nous sommes désormais confrontés avec la Turquie. Elle témoigne d’une difficulté générale à affronter un changement dur et non voulu auquel sont en proie nos échelons les plus élevés.

Prenez l’Egypte par exemple. La semaine dernière, nombre d’articles ont été publié au sujet de la fin prochaine de l’ère Moubarak. Le ‘Washington Times’ a rapporté que le président égyptien Hosni Moubarak est en phase terminale et mourra probablement d’ici la fin de l’année. ‘The Economist’ a réalisé une rétrospective de quinze pages sur l’ère Moubarak avant sa conclusion attendue. 

Il existe beaucoup de différences entre la situation en Egypte aujourd’hui et celle existant en Turquie avant que les islamistes ne s’emparent du pouvoir en 2002. Par exemple, à l’opposé de la Turquie, l’Egypte n’a jamais été un allié stratégique d’Israël. Au cours des années récentes cependant, les intérêts de l’Egypte ont rejoint ceux d’Israël concernant la menace posée par l’Iran et ses vassaux terroristes du Hezbollah et du Hamas – branche palestinienne de la Némésis du régime de Moubarak, les ‘Frères Musulmans’ égyptiens. Ces intérêts partagés ont ouvert la voie à une coopération de sécurité  entre les deux pays sur plusieurs questions.

Tout cela est susceptible de changer après que Moubarak aura quitté la scène. En toute probabilité, ‘les Frères Musulmans’ auront une plus grande influence et plus de pouvoir qu’aujourd’hui. Et cela signifie que le régime qui succèdera en Egypte aura probablement des liens plus étroits avec l’axe iranien. Malgré le fossé Sunnite – Shiite, comblé par une inimitié commune envers le régime Moubarak, les ‘Frères Musulmans’ ont renforcé leurs liens avec l’Iran et le Hezbollah dernièrement.

Sentant les vents changer, les espoirs présidentiels cultivent des liens avec les ‘Frères Musulmans’. Par exemple, l’ancien chef du l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) et actuel candidat présidentiel égyptien, a courtisé les ‘Frères’ depuis des mois. Au cours des semaines récentes, ils ont rejoint son camp. Apparemment, le soutien d’El Baradei au programme nucléaire de l’Iran lui a valu le crédit du groupe jihadiste même s’il n’est pas un fanatique islamique.

Si et quand les ‘Frères Musulmans’ gagneront le pouvoir et de l’influence en Egypte, il est probable que ce pays commencera à parrainer les émules du Hamas, d’al Qaïda et d’autres organisations terroristes. Et plus les ‘Frères’ deviendront puissants en Egypte, plus il est probable qu’elle abrogera son traité de paix avec Israël.

C’est grâce à ce traité de paix qu’aujourd’hui l’Egypte dispose d’une force militaire conventionnelle armée d’un arsenal américain sophistiqué. L’armée égyptienne qu’Israël a combattue au cours de quatre guerres disposait d’armes soviétiques inférieures. Si l’Egypte devait abroger le traité, une guerre conventionnelle entre l’Egypte et Israël deviendrait une perspective tangible pour la première fois depuis 1973. 

Malgré l’abondance d’informations montrant que nous sommes à la fin de l’ère Moubarak, les dirigeants d’Israël se comportent publiquement comme si de rien n’était. Le pèlerinage servile et routinier du Premier ministre Benyamin Netanyahou cette semaine, a paru montrer que nos dirigeants ne songent pas à la tempête qui bout sous la surface au Caire.

La transformation de la Turquie d’amie en ennemie et le changement qui se tisse en Egypte montrent d’importantes leçons que les dirigeants d’Israël doivent prendre à cœur. Tout d’abord, Israël ne dispose que d’une capacité très limitée pour peser sur les évènements dans les pays voisins.

Ce qui est arrivé en Turquie n’a rien à voir avec Israël et tout à voir avec le fait qu’Erdogan et son gouvernement sont des révolutionnaires islamistes. De même, les changements qui surviendront en Egypte après la mort de Moubarak auront tout à voir avec les maladies de la société et de la politique égyptiennes et rien avec Israël. Nos dirigeants doivent reconnaître cela et faire preuve d’humilité quand ils évaluent les options d’Israël pour faire face à nos voisins.

Les développements aussi bien en Turquie et en Egypte sont la preuve qu’au Moyen-Orient, il n’existe pas un phénomène tel qu’une alliance permanente. Tout est sujet à changement. La Turquie paraissait autrefois un lieu stable. Son armée était dotée d’une puissance constitutionnelle – et requise –  pour sauvegarder le pays dans une démocratie laïque. Mais sept années après la révolution de l’AKP, l’armée ne peut même pas se défendre elle-même.

De même, depuis près de trente ans, Moubarak a dirigé l’Egypte d’une poigne de fer. Mais comme Israël ne voyait pas de différence entre Moubarak et l’Egypte, les forces hostiles qu’il réprimait se sont multipliées sous sa botte. Lorsqu’il sera parti, elles ressurgiront une nouvelle fois.

Allant de l’avant, Israël doit apprendre à couvrir ses risques. Qu’un gouvernement étranger s’entende avec Israël un jour ne signifie pas que son armée doive disposer d’un libre accès à la technologie militaire israélienne le jour suivant. De même, qu’un régime soit opposé à Israël un jour ne signifie pas qu’Israël ne puisse pas développer des liens avec lui, fondés sur des intérêts partagés.

Que ce soit plaisant ou dur, le changement est un fait dans nos vies. La partie qui opère au mieux le changement sera celle qui prospère avec lui. Nos dirigeants doivent reconnaître cette réalité et configurer leur stratégie politique en concordance.

https://www.jewishworldreview.com/0710/glick072310.php3

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2 comments

  1. smadja jacques

    Tout à fait d’accord avec cette analyse. La Turquie, cela suffit et il n’y a aucun doute qu’ils ont partagés et partagent encore des secrets militaires israéliens avec les syriens et les iraniens.
    Avons-nous peur d’eux? Nous tiennent-ils par quelque chose qui nous dépasse?
    Nos soit-disant faucons de dirigeants se comportent comme des faibles et le monde arabe n’est pas dupe et le voit.

  2. Tsur Gallilée

    Nous avons etés frappés par la disparition de la scene politique de Sharon, le seul homme en Israel capable de gerer la situation. Bibi est un pantin incapable de regarder plus loin que le bout de son nez.Pour la deuxiéme fois, il met Israel dans des situations impossibles. Qui aujourd’hui est capable de prendre la barre..?? Bibi ressemble a un personnage de dessins animés qui tourne un extincteur a la main, et eteint de petits incendies, qu’il a provoqué lui meme.
    Libermann, est un voyou, aux mains de la maffia Russe, et personne n’arrive a s’en debarasser, une honte pour Israel d’avoir un homme de cet acabit dans le gouvernement.
    A se poser des questions quand a ce qui nous attends demain.
    Je n’ose meme pas esperer de proches elections…

    Lib

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