Un attentat au rythme des développements en Syrie – Scarlett HADDAD

Le scénario a un triste air de déjà-vu. L’assassinat de l’ancien ministre Mohammad Chatah, symbole de la modération et de la volonté de dialogue au sein du courant du Futur, évoque étrangement celui de l’ancien chef du service de sécurité des FSI, le général Wissam el-Hassan, en octobre 2012. Les deux attentats ont effectivement eu lieu dans un lieu inattendu. Pour Wissam el-Hassan, il s’agissait d’Achrafieh et pour Mohammad Chatah, de la rue passant devant le périmètre Starco, qui est hautement surveillée, à la fois par les agents de la sécurité et par les caméras installées un peu partout au centre-ville. Dans les deux cas, les attentats ont fait leur lot de victimes, ces malheureux passants qui se sont trouvés sur les lieux, au passage des voitures visées, et dans les deux cas, il s’agit de l’œuvre de professionnels, des attaques différentes, des attentats à la voiture piégée dans des lieux populaires. D’ailleurs, plus d’un an après l’assassinat du général Wissam el-Hassan, l’enquête n’a pas encore abouti et aucun suspect n’a été déféré devant la justice.

Comme c’est devenu une habitude dans ce genre de tragédie, les accusations « politiques » se sont toutefois multipliées, à peine la nouvelle de l’attentat connue, pointant globalement du doigt le régime syrien et le Hezbollah. Les principaux responsables du 14 Mars ont estimé ainsi, à travers de nombreuses déclarations, qu’il s’agissait ainsi d’un message d’intimidation à l’égard du TSL qui commence officiellement ses travaux en janvier ou encore d’une volonté de frapper le 14 Mars pour le pousser à accepter de former un gouvernement selon les vœux du 8 Mars.

A chacun de ces arguments, il y a bien sûr un contre-argument, le premier soulignant le fait que le TSL ne suspendra pas ses travaux à cause de cet attentat, comme il ne l’a pas fait d’ailleurs après les précédents attentats. De plus, déjà pointé du doigt dans l’acte d’accusation du TSL, le Hezbollah n’a aucun intérêt à se faire remarquer par un acte de ce genre à la veille de l’ouverture, à La Haye, du procès des assassins de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Quant à la tentative de faire plier le 14 Mars, elle n’explique pas pourquoi c’est Mohammad Chatah qui aurait été pris pour cible, lui qui avait su garder un langage d’ouverture et de raison, même en période de tempête.

Le 8 Mars avance donc la version suivante : en assassinant Mohammad Chatah, c’est la voix de la modération qu’on a voulu tuer pour pousser le courant du Futur à plus de radicalisation et augmenter ainsi la tension confessionnelle qui mène à la discorde voulue par Israël et par d’autres parties régionales. Il existe aussi une autre dimension à cet attentat selon laquelle le professionnalisme des auteurs montre qu’un service de renseignements puissant pourrait en être responsable ou, en tout cas, pourrait avoir assuré la couverture nécessaire pour sa réalisation.

Comme on le voit, en dépit de la condamnation unanime de l’assassinat de l’ancien ministre Mohammad Chatah, ce drame a radicalisé encore plus les positions et augmenté la division politique au Liban. Il montre en tout cas que le pays du Cèdre est devenu plus que jamais une scène de confrontation à découvert, dépourvue du filet protecteur que constituent l’unité nationale et une vision commune de l’avenir chez les Libanais. Chaque nouvelle épreuve fragilise encore plus le pays et approfondit le fossé entre les deux grandes formations rivales, le courant du Futur et le Hezbollah, alors que le terrain en Syrie s’emballe à la veille de la tenue de la conférence de Genève 2. La plupart des analystes libanais sont d’ailleurs convaincus que désormais, ce qui se passe au Liban ne peut plus être dissocié de ce qui se passe en Syrie. Or ce pays connaît actuellement une recrudescence de la violence, chaque camp souhaitant consolider par des acquis militaires sa position aux négociations prévues à Genève à partir du 22 janvier.

(Repères : Le Liban dans l’engrenage du conflit syrien)

Le régime poursuit son avancée sur certains fronts, alors que le Front islamique récemment créé sous la houlette de l’Arabie saoudite, par la fusion de plusieurs groupes, se prépare à lancer de nouvelles offensives, encouragé par le succès enregistré au cours de la dernière attaque dans la région de Ghouta qui lui avait permis de reprendre certaines localités au régime syrien. Ce dernier a certes rapidement réagi et repris la plus grande partie des localités perdues, mais cette offensive a permis aux attaquants de penser qu’ils pourraient enregistrer des victoires militaires sur le terrain s’ils parvenaient à frapper là où le régime ne les attend pas. Si le Front islamique parvient donc à effectuer des percées sur le terrain surtout autour de la capitale, il pourra s’imposer comme le principal interlocuteur au nom de l’opposition syrienne aux négociations et permettre ainsi à ses parrains saoudiens d’avoir leur mot à dire dans les scénarios éventuels d’un règlement.

Dans ce contexte, la scène libanaise est à la fois une carte jouée par les puissances régionales qui ont un intérêt direct en Syrie et une scène de rechange ou d’appui à l’arène syrienne. Lorsqu’une partie marque des points en Syrie, celle qui perd cherche à activer la scène libanaise. Le Liban sert donc plus que jamais de pendant à la Syrie et l’assassinat de l’ancien ministre Mohammad Chatah n’est hélas qu’une étape de plus dans ce feuilleton sanglant qui se déroule à des degrés différents dans les deux pays voisins.

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442 1 Dec 28, 2013

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