Elections en Turquie : conséquences sur les relations avec Israël et la région

mercredi 1er juillet 2015, par Michel Alfandari
Les résultats des législatives du 7 juin ont été salués par de nombreux observateurs internationaux et par des millions de Turcs comme un sérieux revers pour le Président Erdogan. Celui-ci avait fait de ce scrutin un référendum autour de sa personne et souhaitait obtenir au moins 330 sièges (sur 550) pour son parti AKP, ce qui lui aurait permis de modifier la Constitution pour remplacer le système parlementaire actuel par un système présidentiel.
Non seulement l’AKP n’a pas obtenu les 330 sièges, mais avec 258 sièges seulement, il a de surcroît perdu la majorité absolue à l’Assemblée nationale, pour la première fois depuis 2002. (Ses voix ont reculé de 49% en 2011 à 41% en 2015, alors que le parti CHP de centre gauche a obtenu 132 sièges avec 25% des voix et le parti de droite nationaliste MHP en a obtenu 80 avec 16% des voix.)
Suite à l’épisode en 2010 du Mavi Marmara – dont l’arraisonnement par les commandos israéliens avait in fine coûté la vie à 10 militants turcs – la Turquie avait formulé trois conditions pour la re-normalisation des relations entre les deux pays : des excuses d’Israël (ce qui a été fait en 2013) ; des réparations aux familles des victimes (les deux parties s’étaient accordées sur le montant à payer) ; la levée du blocus de Gaza (condition la plus « problématique », le blocus maritime étant reconnu légitime par l’ONU).
 
La guerre de l’été 2014 entre Israël et le Hamas avait en tout cas donné un coup d’arrêt aux contacts bilatéraux. Des déclarations du leadership turc comparant les méthodes des israéliens à celles de Hitler n’ont pas contribué – c’est le moins que l’on puisse dire – à une reprise des contacts après la guerre.
 
Entretemps, des médias turcs et israéliens ont fait part ces derniers mois de quelques développements sur le terrain :
 

  1. Fin avril, on apprenait sur I24 News que des émissaires du Qatar et de la Turquie feraient passer des messages entre Israël et le Hamas, dont notamment une proposition turque de construire un port flottant à Gaza, visant à son ouverture vers le monde extérieur via les ports turcs, proposition dont l’Autorité palestinienne serait tenue au courant.
  2. Début mai, le Consul général d’Israël à Istanbul Shaï Cohen déclarait au quotidien Milliyet que la Turquie serait le plus important fournisseur de matériel à Gaza et que 400 camions passaient quotidiennement par le poste-frontière de Kerem Shalom. En particulier, la Turquie serait en train de construire un hôpital à Gaza avec l’accord d’Israël. (Pourtant dans la presse turque ou israélienne on ne trouve aucune mention de ce projet qui, sur papier, paraît comme du « gagnant – gagnant » pour toutes les parties.)
  3. Enfin, la Turquie a signé un accord de coopération militaire avec le Qatar en mars 2015, prévoyant notamment une présence militaire turque sur le territoire du Qatar. L’éditorialiste Lale Kemal du quotidien Today’s Zaman pense qu’Israël aurait joué le rôle « d’incitateur » dans cet accord, avec le soutien tacite des Etats-Unis. (Même si on pourrait imaginer qu’une telle initiative présente un intérêt partagé par toutes les parties pour contrer l’influence croissante de l’Iran dans la région, on ne trouve aucune mention d’une implication israélienne dans la presse israélienne ou turque.)
    Quant à la fameuse idée d’exporter le gaz naturel israélien du gisement Léviathan via la Turquie, Shaï Cohen a beau déclarer que la solution la moins coûteuse et la plus efficace pour Israël reste un gazoduc qui relierait Léviathan à la côte sud de la Turquie, il semble que le facteur « risque sécuritaire » découlant du manque de confiance ait considérablement dégradé le caractère rentable d’un tel projet.

 
En définitive l’analyse de Steven A. Cook du Council on Foreign Relations apparaît la plus réaliste. Il affirme en effet que le gouvernement israélien n’a plus confiance en l’AKP et qu’il est de toute façon focalisé sur ses problèmes de politique intérieure. La Turquie étant pour sa part sujette aux incertitudes présentées ci-dessus, il en découle qu’il ne faut pas s’attendre à un changement significatif à court terme, ni même à moyen terme tant que l’AKP d’Erdogan, même si affaibli, reste le parti dominant d’une future coalition.
 
Reste à savoir si tout cela ne sera pas contredit par les éventuelles suites de l’entretien « secret  » le 22 juin à Rome entre le Directeur général du Ministère des affaires étrangères israélien Dore Gold et son homologue turc Feridun Sinirlioglu, premier contact bilatéral de haut niveau depuis plus d’un an.
 
Peut-être faut-il aussi reconnaître qu’il est dans la nature des gouvernements nationalistes conservateurs – ce qui est le cas des deux pays en question – d’y voir un intérêt à maintenir les tensions politiques de part et d’autre.
 
Seul point positif dans ce tableau, les relations commerciales entre les deux pays continuent à progresser (4,9 milliards d’euros en 2014, soit 50% de plus qu’en 2009) et selon Ehud Cohen, responsable du Bureau du commerce extérieur au Ministère israélien de l’économie « L’administration cherche à accroître les exportations vers la Turquie et à encourager l’investissement turc en Israël… ».

Lire l’article complet sur turquieeuropeenne.eu

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436 0 Jul 1, 2015

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