Israël et les pays du Golfe ne font même plus semblant de se cacher

En moins d’une semaine, les officiels de Israël ont multiplié les déplacements dans la région et fait sauter plusieurs tabous.
Julie KEBBI | OLJ
Après avoir placé leurs pions en coulisses, Israël et les pays du Golfe semblent aujourd’hui ouvrir un nouveau chapitre dans leurs relations. En moins d’une semaine, les officiels israéliens ont multiplié les déplacements dans la région. Jeudi dernier, la ministre israélienne de la Culture et des Sport, Miri Regev, était aux Émirats arabes unis pour le tournoi de judo à Abou Dhabi, tandis qu’une délégation israélienne était à Doha à l’occasion des championnats du monde de gymnastique. Grande première, le Hatikva, l’hymne national israélien, a été joué dimanche pour la remise de la médaille d’or au judoka israélien Sagi Muki. Miri Regev a ensuite publié une vidéo d’elle dans la mosquée Cheikh Zayed dimanche à Abou Dhabi, indiquant qu’elle marquait la « première visite d’un ministre israélien » en ce lieu. Le ballet des officiels israéliens s’est poursuivi hier avec la présence du ministre des Communications Ayoub Kara à Dubaï pour une conférence internationale sur la cybersécurité.
La visite la plus symbolique est toutefois celle du Premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, qui s’est rendu à Mascate vendredi pour y rencontrer le sultan Qabous. Cette visite, à laquelle ont également participé sa femme Sara, le chef du Mossad Yossi Cohen et le conseiller à la Sécurité nationale Meir Ben-Shabbat, est un véritable « moment historique », a déclaré M. Nétanyahou. Il s’agissait du premier déplacement d’un officiel israélien à Oman depuis 1996. C’est « un pas important dans la mise en œuvre de la politique du Premier ministre Nétanyahou visant à approfondir les relations avec les pays de la région en se servant des avantages d’Israël dans les domaines de la sécurité, de la technologie et dans le secteur économique », ont également déclaré les services de M. Nétanyahou dans un communiqué.
 
Rapports plus décomplexés
La volonté affichée des Israéliens de rendre publiques toutes ces rencontres démontre que plusieurs tabous ont été brisés. Le rapprochement entre Israël et les pays du Golfe a largement été favorisé par l’arrivée de la nouvelle génération de leaders dans la région, incarnée par les princes héritiers saoudien et émirati, Mohammad ben Salmane (MBS) et Mohammad ben Zayed (MBZ). Leurs rapports à Israël, plus décomplexés que ceux de leurs aïeux, ont offert au gouvernement israélien une fenêtre d’opportunité sans précédent pour afficher une collaboration plus étroite. À l’exception du sultanat de Oman, les pays concernés partagent un ennemi commun : l’Iran. Tous cherchent à contrer à tout prix l’expansion de la République islamique au Moyen-Orient, quitte à redessiner les alliances régionales.
« La visite de Nétanyahou est importante », a souligné vendredi David Petraeus, l’ancien directeur de la CIA, lors de l’ouverture du Forum du dialogue de Manama. « La menace iranienne est très réelle, et “l’ennemi de mon ennemi est mon ami” », a-t-il résumé. En mai dernier, le ministre bahreïni des Affaires étrangères, cheikh Khaled ben Ahmad al-Khalifa, avait estimé que « n’importe quel État, y compris Israël, a le droit de se défendre en détruisant les sources de danger », suite à une attaque israélienne contre des cibles iraniennes en Syrie. En adoptant cette position, les pays du Golfe cherchent à dissocier le dossier iranien de leur attitude traditionnelle à l’égard de Israël sur le dossier israélo-palestinien, qui reste une barrière majeure à une normalisation complète de leurs relations.
 
RaTournant symbolique
Le timing de la visite surprise de M. Nétanyahou coïncide avec le tourbillon provoqué par l’affaire de l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à l’intérieur du consulat saoudien à Istanbul le 2 octobre, dans lequel Riyad est noyé. Un levier supplémentaire que Washington, allié de Riyad et de Israël, pourrait avoir utilisé pour accélérer un rapprochement entre les pays du Golfe et Israël.
La position de Mascate, qui consiste à ne fermer aucun canal de communication avec les pays de la région, permet d’offrir une porte détournée pour entamer un rapprochement entre le royaume wahhabite et Israël, un déplacement du Premier ministre israélien sur le sol saoudien n’étant pas une option, du moins pour le moment.
« Les visites israéliennes dans le Golfe sont liées aux efforts américains visant à relancer le processus de paix (israélo-palestinien) ainsi qu’à une volonté israélienne, et notamment du Premier ministre Nétanyahou, d’utiliser ce regain d’intérêt américain pour marquer des points sur le plan domestique », explique à L’Orient-Le jour Michael Horowitz, spécialiste du Moyen-Orient à LeBeck International, un think tank basé à Bahreïn. Selon lui, « en montrant qu’il reste le seul à pouvoir naviguer dans les eaux troubles et de plus en plus compliquées de la diplomatie régionale, Benjamin Nétanyahou veut aussi rappeler aux Israéliens que, malgré ses “affaires”, il reste le seul à maîtriser le jeu complexe qui se joue au Moyen-Orient », alors que les prochaines élections législatives doivent se tenir en novembre 2019. Benjamin Nétanyahou et son épouse sont au coeur d’une série d’affaires de corruption présumée, que les intéressés rejettent comme une tentative « absurde » de les discréditer.
Si elle peut paraître soudaine, la proximité affichée de ces derniers jours entre Israël et les pays du Golfe vient seulement mettre en lumière la partie dissimulée de l’iceberg. « Nous entretenons des relations, en partie secrètes, avec des pays islamiques et arabes », avait déclaré en novembre 2017 le ministre israélien de l’Énergie, Yuval Steinitz, sur les ondes de la radio de l’armée israélienne. « D’une façon générale, ce n’est pas quelque chose qui nous gêne, et c’est plutôt l’autre partie qui tient à garder le secret (…). Certaines de ces relations sont très avancées, mais nous les tenons secrètes », avait-il affirmé.
L’officialisation de leurs relations « est un tournant, symbolique certes, mais au Moyen-Orient, les symboles ont toute leur importance », observe M. Horowitz. « Je crois que, malgré l’importance de la visite de Nétanyahou, on est encore loin d’un virage complet de la part des pays du Golfe », estime-t-il néanmoins. « La coordination entre Israël et les pays du Golfe sur la question de l’Iran va se développer, notamment l’année prochaine, si les États-Unis arrivent à bâtir le nouvel “OTAN arabe”, dont Israël sera sans doute un partenaire silencieux », observe-t-il avant d’ajouter que « même si les relations vont être plus assumées, trouver une solution – même imparfaite – au problème palestinien reste une précondition pour des avancées plus sérieuses ».
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1047 7 Oct 30, 2018

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