Le piège syrien : à défaut de l’avoir propulsé à Baabda, Bachar Al-Assad veut voir Michel Aoun à l’Elysée

Interrogée sur la visite du président iranien au Liban, une source diplomatique arabe à Beyrouth a préféré minimiser cet événement, réduit à une “simple inspection du front”. En revanche, notre source, généralement très bien informée, a mis en garde contre une autre manœuvre, bien plus dangereuse pour le pays : le président syrien cherche à renflouer le général Aoun, en perte de vitesse, en lui obtenant un rendez-vous avec le président Sarkozy.

L’objectif affiché est de lutter contre une exclusivité iranienne au Liban.Selon notre source, le président Bachar Al-Assad a réitéré, avec insistance, sa demande pour que le président Nicolas Sarkozy reçoive à l’Elysée le général Michel Aoun. Par le passé, l’Elysée a toujours refusé de donner suite favorable à ces demandes, et Sarkozy a réservé cet honneur aux officiels, le Président Michel Sleimane, le Premier ministre Saad Hariri, le président du Parlement Nabih Berri ainsi que le Patriarche maronite Nasrallah Sfeïr. La présidence française visait ainsi à se positionner à équidistance de tous les partis libanais et à maintenir les relations franco-libanaises dans un cadre institutionnel. Mais Assad ne voit pas les choses du même œil. Il veut exploiter les relations franco-syriennes, et plus particulièrement sa relation personnelle avec le président Sarkozy, à maintes fois qualifié de « mon ami », pour renflouer le général Aoun dont la popularité souffre de ses choix stratégiques et de son alliance avec le Hezbollah. Selon notre interlocuteur, un diplomate en poste à Beyrouth, « la Syrie cherche à convaincre l’Elysée de recevoir Aoun et de lui redonner un nouveau souffle. Officiellement, Damas justifie son geste par un argument très léger, mais qui risque de convaincre la France. C’est dire à quel point la vision stratégique de Paris est pertinente ! », ironise notre source.

Le diplomate, rencontré à l’issue de la visite officielle de Mahmoud Ahmadinedjad, nous a expliqué que cette visite sert indéniablement la Syrie. Car Assad l’exploite pour demander à Sarkozy de ne pas abandonner le Liban à une ingérence iranienne exclusive, et de recevoir Aoun dans une tentative de rééquilibrage ! ». Pourtant, dans les faits, ajoute notre source, « la Syrie et l’Iran se partagent les rôles, tant au Liban qu’en Irak ». Notre source avance plusieurs preuves pour étayer son raisonnement, dont les principales sont : « Les visites de Mahmoud Ahmadinedjad à Damas et de Bachar Al-Assad à Téhéran. Les deux pays sont des alliés indéfectibles et n’envisagent aucun changement à ce niveau. Bien au contraire, la Syrie, sollicitée pour s’éloigner de l’Iran, a encaissé les avances occidentales et saoudiennes avant de se rapprocher davantage de Téhéran. Fidèle à son habitude, le régime syrien mange l’appât et crache sur le pêcheur ». « Dans la même optique sont intervenues la visite de Nouri Al-Maliki à Damas et la signature de plusieurs accords économiques d’importance stratégique. Al-Maliki, soutenu par la République islamique, s’est ainsi assuré du soutien syrien à sa candidature au poste de premier ministre, alors que Damas avait promis à l’Arabie de soutenir son rival et vainqueur des législatives de mars dernier, Ayad Allawi, pour former le gouvernement. L’objectif saoudien était de ramener l’Irak dans son environnement arabe et de réduire l’influence iranienne sur la Mésopotamie ». « Le renforcement du dispositif iranien au Liban ne peut se faire sans l’aval de la Syrie. L’armement et le financement iranien du Hezbollah transitent par Damas. Les Syriens ne peuvent donc se plaindre de l’influence iranienne exclusive, ni la redouter. Ils sont complices et de ce fait, ils tentent simplement d’exploiter cette situation et de multiplier les mensonges pour piéger la France ». La promotion syrienne de Michel Aoun à Paris vise en réalité à lui redonner une nouvelle stature et un nouveau souffle. Présenté comme « le représentant des Chrétiens Arabes », Aoun servira également à vider de son contenu le « Synode de Rome » consacré aux Chrétiens du Moyen-Orient. Rappelons que depuis plus de deux ans, l’expression « Chrétiens Arabes » a été développée par certains milieux français proches du régime syrien. Richard Labévière l’avait défendue dans son livre « La Tuerie d’Ehden, ou la malédiction des Arabes chrétiens » , et René Naba s’apprête à lancer prochainement une campagne similaire. Ce dernier estime, selon ses proches, que « Michel Aoun a corrigé son erreur d’avoir témoigné au Congrès américain et d’avoir cautionné la résolution 1551 ». Naba, très proche idéologiquement de la Syrie, et qui fait du lobbying en France auprès de la jeunesse et dans les milieux universitaires, souligne que « l’ancien président Emile Lahoud et Michel Aoun ont été la caution chrétienne du mouvement armé chiite. Ils l’ont sauvé diplomatiquement pendant l’été 2006. Hassan Nasrallah et la Syrie leur sont reconnaissants ». La manœuvre syrienne vise également à réactiver la campagne menée jadis par le Hezbollah pour se rapprocher de l’Occident. Le parti chiite avait alors surfé sur l’audience dont jouissait le général Aoun en Europe pour y répandre une image de fréquentable, en vain. Mais, ajoute notre source, « si le président Sarkozy accède aux demandes syriennes et reçoit Aoun, la France aura renié les principes fondamentaux qui régissent sa politique au Liban. Sarkozy avait en effet défendu le principe du respect des institutions, l’application des résolutions onusiennes dont le désarmement du Hezbollah, et l’intégrité du Tribunal International Spécial pour le Liban. Or, Aoun s’attaque particulièrement à ces fondamentaux : il réclame la démission du président Sleimane pour le remplacer ; il cherche à renverser le Premier ministre pour empêcher le Tribunal International d’aboutir et de faire la lumière sur l’assassinat de Rafic Hariri ; et refuse le désarmement du Hezbollah. De plus, Aoun et ses lieutenants, dont notamment le franco-libanais Nabil Nicolas, député du CPL, ne ratent pas une occasion pour dénigrer voire insulter la France ». Dans ces conditions, notre source estime que « les chances de recevoir Aoun à l’Elys
ée sont réduites ». Cependant, le diplomate n’écarte pas « l’idée d’un scénario machiavélique digne du régime syrien, consistant à monnayer le renflouement de Michel Aoun contre d’autres services rendus à la France ». Et d’expliquer que « les Services syriens qui ont une longue et riche expérience en matière de terrorisme international, ont installé et infiltré plus d’un réseau islamiste ou marxiste à travers le monde. En recevant Aoun à la demande de Damas, la France peut compter sur une bienveillance syrienne pour éloigner la menace terroriste » . Quelle que soit la nature des pressions syriennes, et quelle que soit la teneur du chantage de Damas et des promesses faites à Paris, notre interlocuteur estime que « le président Sarkozy ne recevra pas Michel Aoun. Non pas parce que l’intéressé ne mérite pas d’être reçu à l’Elysée, mais surtout pour sauvegarder les intérêts de la France notamment dans les pays du Golfe ». Car, rappelle-t-il, « un tel geste irritera particulièrement l’Arabie saoudite et les pays sunnites engagés dans un bras de fer avec Damas et Téhéran et qui défendent le Tribunal international pour le Liban ». Notre interlocuteur mentionne ainsi « la quasi rupture entre Riyad et Damas depuis que ce dernier ait lancé des mandats d’arrêt à l’encontre de 33 personnes, dont 26 proches de Saad Hariri, dans l’objectif de torpiller le Tribunal et de soumettre le Premier ministre libanais ». Notre source s’interroge si Sarkozy peut contribuer à cette entreprise, alors qu’il a toujours clamé le contraire. Aussi, l’ouverture française en direction de la Syrie lui a fait perdre d’importants marchés militaires, civils et nucléaires en Arabie saoudite en 2008 et aux Emirats Arabes Unis en 2009 sans rien gagner en Syrie » a conclu notre source.

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