Roi du cadastre

Par Ziyad Makhoul | 16/10/2010 – L’Orient-Le Jour – Liban

En dents de scie

Quarante et unième semaine de 2010.

La majorité du peuple iranien, réduite à un assourdissant silence depuis juin 2009, depuis que les pasdaran lui ont volé Mir-Hossein Mousavi pour gluer l’ex-maire de Téhéran au fauteuil présidentiel, depuis qu’elle a compris que cette pseudo-démocratie avec laquelle les ayatollahs essaient de la leurrer est absolument incompatible avec la théocratie dans laquelle ils (sur)vivent, cette majorité d’Iraniens a certainement apprécié en s’étranglant l’accueil impérial que le tiers de leurs cousins libanais ont réservé à l’homme qui continue de plonger leur pays dans les marges et les contre-allées sinistres de la communauté internationale : Mahmoud Ahmadinejad.

Ils savent bien pourtant, ces Iraniens qui ont tellement à donner au monde, que les Libanais ne sont des complices de rien et encore moins de vol ; qu’ils sont juste les dépositaires d’une hospitalité aussi immarcescible que cette civilisation perse dont ils resteront pour toujours, quelle que soit l’obscurité des révolutions qu’ils induisent sans jamais bien en mesurer les conséquences, les brillants héritiers. Et ils se demandent encore sûrement, ces Iraniens, qui d’eux ou des Libanais paie le prix le plus exorbitant de l’après-Khomeyni.

Tout le monde se doutait bien, en cette aube du 13 octobre, que l’extrémiste et grand-guignolesque président iranien, vecteur constant d’un discours insupportablement illuminé et quasi fasciste de droit divin qu’aucune tolérance, aussi élastique soit-elle, ne peut accepter (Il faut rayer Israël de la carte du monde ; Les Occidentaux ont inventé le mythe du massacre des Juifs et le placent au-dessus de Dieu ; Il n’y a pas d’homosexuels en Iran, etc.), tout le monde se doutait bien qu’il n’était pas en visite officielle au Liban, mais aux Libans. Mais personne ne s’attendait à une confirmation aussi indiscutable.

Excepté l’incursion dans le campus de l’Université libanaise, sorte de no man’s land apolitique, et (encore) à vocation pédagogique et scientifique, Mahmoud Ahmadinejad a dessiné en 48 heures de parcours les frontières des deux États qui se disputent plus âprement chaque jour la suprématie sur 10 452 km2 et sur quatre millions d’habitants. Le légitime, du moins jusqu’à nouvel ordre, le bancal, l’État libanais cible, incarné par le triangle des Bermudes Baabda-Aïn el-Tiné-Sérail, et le prétendant au trône, le surarmé, surpolicé et surdiscipliné (mini ?-)État du Hezbollah, appendice méditerranéen d’une wilayet el-faqih géographiquement affaiblie et qui va de la banlieue sud au Liban-Sud.

Ce n’était même pas un double discours que Mahmoud Ahmadinejad a tenu ni un exercice brillamment réussi de schizophrénie politique, mais bien la preuve par neuf d’une détermination iranienne à confédérer le Liban, à s’assurer une province en plein cœur de l’arabité et aux portes d’Israël, et, le moment venu, à jouer la carte de tel ou tel Anschluss – tout cela enrobé dans une forme mielleuse à souhait, entre hommages aux trois présidents, et dithyrambe totalement inédit à l’adresse de l’armée et des forces de sécurité libanaises. Cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine (et même sayyed Mohammad Hussein Fadlallah) doit une nouvelle fois multiplier les triples axels dans sa tombe.

Mais si seulement Mahmoud Ahmadinejad s’était arrêté au seul tracé politique, aux seules lignes de démarcation entre les deux États. Membre actif de la secte des hojjatieh pour laquelle les croyants doivent hâter le retour du Mahdi en précipitant le monde dans l’apocalypse, le président iranien a tenu, à partir du Liban, à annoncer l’arrivée de ce Mahdi qui sera soutenu par son compagnon Jésus, probablement habillé en orange…

Au-delà de cet insensé amalgame religieux, au-delà des implications d’Armageddon que cette prophétie laisse entrevoir, le monde retiendra l’exclusion inouïe d’une des principales communautés du Liban et du monde arabo-musulman, de Rabat à Djakarta en passant par Islamabad, qu’a assénée le plus calmement du monde Mahmoud Ahmadinejad : les sunnites. Le binôme Mahdi-Christ ne laissera pas sur le bord de la route que les juifs, mais aussi les sunnites.

Il y a sept ans, en mai 2003, le Liban accueillait sur ses terres un éclairé et un éclaireur à la grande intelligence : Mohammad Khatami. Aussi frileux par obligation et instinct de survie, et bridé par Ali Khamenei qu’il ait été, le prédécesseur de Mahmoud Ahmadinejad avait tracé en terres libanaises une somptueuse carte du tendre politique d’une modération et d’un pragmatisme inégalés. De la Cité sportive Camille Chamoun en jeep à toit ouvert à Bkerké, où il avait été reçu par le patriarche Sfeir, de Baabda où, sur le livre d’or, à côté du Liban message de Jean-Paul II, il avait écrit Liban-dialogue des cultures, en passant par l’USJ pour une conférence sur la religion et la liberté, l’éthique et le savoir, et la place de l’Etoile où, sous les yeux et les oreilles sidérés de Nabih Berry et des députés hezbollahis, il avait expliqué que la démocratie est le seul moyen stratégique efficace à même de maintenir l’équilibre des rapports entre les nations et de court-circuiter les tentatives hégémoniques planétaires des USA, Mohammad Khatami avait bouleversé, toutes proportions gardées, tous les préconçus. Et surtout, personne n’oubliera, trois ans avant la guerre de juillet, son appel à ces précautions qu’il faut prendre afin de ne pas donner à Israël un nouveau prétexte pour miser sur les objectifs du pouvoir militaire américain (lui qui avait demandé à 153 de ses députés, à l’époque, d’appeler du Parlement iranien au rétablissement des relations diplomatiques avec Washington…). Plus encore : Mohammad Khatami avait refusé de Beyrouth toute ingérence iranienne dans les affaires libanaises, s’engageant à soutenir toute décision de l’exécutif libanais concernant le Hezbollah.

Hier, Khatami ouvrait mille fenêtres, mille horizons ; aujourd’hui, Ahmadinejad centuple les cloisons, les frontières du dedans, les divisions. À ses compatriotes qui n’en demandent sûrement pas tant, il leur offre, pour booster leur fierté et leur dignité, le nucléaire iranien. Aux Libanais massés devant lui, il a proposé hier rien moins que le martyre, jurant de libérer la Palestine par la résistance.

Une bénédiction

Lire l’article complet sur lorientlejour.com

Share This
436 0 Oct 16, 2010

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.