ISRAEL-LIBAN Frontière maritime : Aoun s’aventure dans un champ de mines

Le président remet sur le tapis l’idée d’un décret élargissant la superficie de la zone contestée, ses détracteurs y voient la main de l’Iran.
Depuis que les négociations avec Israël sur la démarcation de la frontière maritime ont été suspendues, le président de la République Michel Aoun tente de les relancer, mais son attitude maximaliste pourrait bien faire dérailler le processus et coûter cher au Liban, dont l’exploitation des ressources gazières reste l’un des seuls espoirs pour sortir de la crise économique et financière. Les détracteurs du président voient ainsi derrière les exigences du Liban d’élargir la superficie de la zone maritime contestée, qui auraient contribué au blocage des dernières sessions de pourparlers, la main de l’Iran, alors que le Hezbollah cherche lui aussi à utiliser cette question comme moyen de pression dans de futures négociations américano-iraniennes.
Selon des sources qui suivent l’affaire de près, le chef de l’État s’active à remettre les négociations sur les rails pour pouvoir entamer l’exploitation des hydrocarbures sous son mandat (qui s’achève dans moins de deux ans), pour ainsi le renflouer et alléger les pressions sur le Liban. D’autant que le consortium mené par le français Total, associé à l’italien ENI et au russe Novatek, avec qui le Liban a signé en 2018 ses premiers contrats pour l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures offshore de deux des dix blocs délimités dans sa Zone économique exclusive (ZEE), a fait comprendre aux autorités libanaises qu’il ne mènerait pas de travaux d’exploration sans un accord politique et une couverture internationale qui mettrait fin au conflit et assurerait la stabilité. Si le ministère de l’Énergie a déclaré il y a quelques jours que le consortium prévoit en 2021 de « terminer les analyses de données » collectées sur le bloc n° 4, au centre-ouest de la ZEE, et se prépare à lancer le processus d’exploration du bloc n° 9, dans le sud de la ZEE et dont la délimitation est au centre du litige entre le Liban et Israël, on assure de source bien informée que les travaux restent aujourd’hui réduits au strict minimum.
D’après des sources proches du chef de l’État, Michel Aoun a toujours affirmé que « ce dossier est le seul capable de mettre fin au blocus imposé au Liban et de réduire les pressions et les sanctions ». À plusieurs reprises, lorsqu’il était interrogé sur l’effondrement économique et financier, il répondait qu’il n’y avait rien à craindre, car le Liban entrera dans une ère de prospérité lorsqu’il commencera à exploiter ses ressources gazières. C’est dans cette perspective que le président Aoun a pendant longtemps tenté de contrôler cette question, s’y accrochant pour sauver son mandat. Mais celui-ci n’est passé entre ses mains que lorsque le président du Parlement Nabih Berry avait annoncé en septembre, après de longues négociations, la conclusion d’un accord-cadre qui a permis le lancement des pourparlers sur la base d’une zone litigieuse de 860 kilomètres carrés, selon une carte enregistrée auprès de l’ONU en 2011.
Les pourparlers de Nakoura en présence du médiateur américain ont alors commencé sous de bons auspices début octobre, mais le Liban a déclaré lors du deuxième round des négociations fin octobre que la superficie de la zone contestée comporte une partie supplémentaire de 1 430 kilomètres carrés plus au Sud, s’étendant dans une partie du champ gazier de Karish. À quoi la délégation israélienne a riposté en fixant une frontière maritime beaucoup plus au Nord, conformément à la ligne 310, qui arriverait presque au sud de Saïda… Dans le cadre de cette surenchère, Israël a déclaré que cette ligne lui donnerait des droits sur les blocs 9 et 8, et même sur une partie du bloc 5. Fin novembre, les négociations avaient été reportées sine die. Israël avait alors accusé le Liban d’avoir changé de position à plusieurs reprises sur la démarcation de la frontière maritime, avertissant que cela pourrait mener à une impasse et ainsi freiner la prospection d’hydrocarbures offshore dans la région.
Pourquoi le Liban a-t-il fait monter les enchères ? Des sources de l’armée répondent que les cartes que possède le commandement militaire remontent à 1923 et sont basées sur la ligne de démarcation entre les mandats français et britannique. Le Liban est ainsi, selon elles, dans son bon droit. Et quand la délégation libanaise chargée des pourparlers avait présenté ces données au chef de l’État, ce dernier a demandé à ce que les négociations soient menées sur la base des 2 290 km².
Et le 31 décembre, Michel Aoun a convoqué à une réunion à laquelle ont participé le ministre sortant des Affaires étrangères Charbel Wehbé, et les membres de la délégation libanaise. Au cours de cette réunion visant à réactiver le dossier gelé, le président a souligné la nécessité de s’accrocher à la superficie des 2 290 km². Selon des sources proches du chef de l’État, il a également remis sur le tapis une proposition qu’il avait déjà formulée, avant la conclusion de l’accord-cadre, à savoir que le Liban promulgue un décret fixant la superficie de ses eaux territoriales et l’enregistre auprès de l’ONU, pour mener les négociations sur la base de ce document. À l’époque, les États-Unis avaient fait pression pour empêcher le président de prendre cette initiative, et le ministre des Travaux publics Michel Najjar (Marada), avait refusé de signer le décret, de même que le Premier ministre Hassane Diab alors que le tandem chiite avait clairement fait connaître son opposition.
Sauf que le président est récemment revenu à la charge. À la suite de cette réunion, la ministre de la Défense Zeina Acar s’est ainsi rendue à Aïn el-Tiné pour s’entretenir avec Nabih Berry. Selon des sources proches du président de la Chambre, ce dernier s’est opposé à la proposition présidentielle, estimant qu’elle n’attirerait qu’un surcroît de pressions et de problèmes au Liban. Il a aussi réitéré son attachement à l’accord-cadre qu’il avait annoncé. Car, affirment ses milieux, Nabih Berry sait parfaitement qu’en réclamant une superficie de 2 290 km² ou en promulguant un décret, le Liban ne réaliserait aucun gain, alors qu’Israël est déjà bien avancé dans l’exploitation des hydrocarbures.
En outre, la promulgation d’un décret ouvrirait un nouveau conflit politique : qui devrait le signer, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères, comme le préconise le chef de l’État, ou le chef du gouvernement et le ministre des Travaux publics, comme le défendent ses détracteurs ? Plus important encore, la question est de savoir pourquoi cette idée est relancée dans les circonstances actuelles ? Lors d’une interview sur la chaîne MTV jeudi soir, le chef du Parti socialiste progressiste (PSP) Walid Joumblatt, qui a déploré que le Liban soit devenu « une province iranienne », a déclaré clairement que Téhéran était derrière cette position maximaliste. Quant à Nabih Berry, il considère selon des sources de Aïn el-Tiné que le chef de l’État veut faire de la surenchère et gagner ainsi les faveurs du Hezbollah.
Ce dernier, pour sa part, maintient l’ambiguïté sur sa position. Officiellement, le parti chiite affirme qu’il soutient l’État libanais dans ses choix, à condition qu’il n’y ait aucun compromis sur la souveraineté. Sans se prononcer clairement, des proches de la formation pro-iranienne laissent toutefois entendre que celle-ci n’est pas en faveur de la promulgation unilatérale du décret comme le veut Michel Aoun et qu’elle se rangerait ainsi du côté de Nabih Berry. Quand il avait commenté en novembre l’affaire pour la première fois, le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah avait déclaré que son parti se tenait derrière la légalité libanaise. Mais lors de son discours la semaine dernière, il avait changé de ton, affirmant que c’est « le Hezbollah qui protège le Liban face à l’ennemi israélien et que ce sont les missiles de la résistance qui protègent les ressources en hydrocarbures du pays », liant ainsi le dossier de la démarcation des frontières à son arsenal. Les détracteurs de la formation pro-iranienne estiment dans ce contexte que c’est le Hezbollah qui serait derrière la position maximaliste du président dans le but de gagner du temps, car le moment des négociations sérieuses entre le Liban et Israël n’est pas encore arrivé, ces négociations étant liées, selon eux, aux futurs pourparlers entre l’Iran et la nouvelle administration américaine de Joe Biden. À ce moment, ce seront tous les dossiers libanais qui seront sur la table des pourparlers, qu’il s’agisse de la politique, du gouvernement, de l’économie ou des frontières.
OLJ / Par Mounir RABIH, le 11 janvier 2021 à 00h00

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344 1 Jan 11, 2021

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