LIBAN – La contre-attaque

L’enchaînement des événements est trop troublant pour qu’il s’agisse uniquement d’une simple coïncidence. Samedi 27 février : en début d’après-midi, au cours d’un vaste rassemblement populaire sur la grande place de Bkerké, le patriarche maronite Béchara Raï prononce un important discours historique qui restera dans les annales. Dans une allusion à peine voilée au Hezbollah et à l’influence iranienne grandissante sur la scène libanaise, il dénonce vivement la présence de « deux armées, deux États », de même que le court-circuitage de l’autorité du pouvoir central. Il revient dans ce contexte à la charge, réclamant l’adoption de la neutralité du Liban comme principe constitutionnel et la tenue d’une conférence internationale pour pérenniser l’entité libanaise, ses spécificités et ses fondements démocratiques.
 
Samedi 27 février : en début de soirée, la banlieue sud est le théâtre d’une bruyante valse de mobylettes à laquelle se livrent plusieurs dizaines de jeunes partisans du tandem chiite qui entendent ainsi stigmatiser le discours du patriarche et le meeting de Bkerké. Ces manifestations en appui aux armes du Hezbollah reprendront le lendemain dans la banlieue et sa périphérie. Signe évident que la teneur du discours du patriarche Raï « gêne » et inquiète au plus haut point la mouvance pro-iranienne : la campagne contre Bkerké dépassera les frontières et atteindra en milieu de semaine… Téhéran ; une chaîne iranienne se permet ainsi de lancer des attaques au vitriol contre le patriarche maronite (un précédent en la matière), l’accusant de « collaboration avec Israël » !
 
Comme le « hasard » fait bien les choses, toujours en début de semaine (soit 48 h après le discours du patriarche), un petit coup de pouce est mystérieusement donné au taux de change du dollar qui dépasse le seuil de 9 500 à 9 600 LL pour frôler puis atteindre rapidement la barre psychologique des 10 000 LL. Ce léger mouvement ascendant était suffisant pour provoquer, voire sans doute télécommander, une réaction de la rue, le blocage des routes se répandant un peu partout dans le pays comme une traînée de poudre. Rien de plus facile que de remuer le fer dans la plaie de la crise socio-économique chronique – et réelle – pour faire diversion et déplacer le débat de la question de souveraineté et de la « libération de l’État » de toute tutelle étrangère (question soulevée par Bkerké) vers le marasme social et les difficultés de la vie quotidienne. Une façon habile de reléguer au second plan et de banaliser le problème de fond soulevé par le patriarche.
 
Et pour bien boucler la manœuvre, les médias du Hezbollah reprenaient subitement, de manière concomitante et intensive, leur campagne contre le gouverneur de la Banque du Liban, suivie d’une « fake news » parvenue au correspondant beyrouthin de Bloomberg, sur une prétendue velléité américaine d’imposer des sanctions contre Riad Salamé (information aussitôt catégoriquement démentie par le département d’État et l’ambassade US à Beyrouth).Il reste que ce serait également une erreur de jugement que de verser dans l’excès contraire en focalisant le débat sur le seul problème de souveraineté en occultant la grave crise socio-économique qui touche l’ensemble des couches de la population, toutes sensibilités politiques confondues. D’une certaine façon, les deux dossiers sont d’ailleurs liés, comme l’a relevé implicitement le patriarche Raï dans son discours du 27 février en dénonçant l’aliénation de l’autorité du pouvoir central du fait de la présence de « deux États et deux armées ». Les manifestants dans les zones de la banlieue nord-est de Beyrouth, échappant au contrôle du Hezbollah, ont d’ailleurs clairement perçu le lien entre la spoliation de la souveraineté et l’effondrement économique en affichant haut et fort leur soutien à la requête de Bkerké portant sur la neutralité du Liban. Et pour cause : l’une des principales causes profondes de la crise économique réside clairement dans la ligne de conduite du Hezbollah qui a pris le pays en otage et s’est impliqué directement dans les divers conflits régionaux pour servir les intérêts stratégiques de son mentor iranien, hypothéquant ainsi toute opération de redressement dans le pays. L’esprit de l’initiative du patriarche Raï repose précisément sur cette constatation élémentaire : la solution radicale à la panoplie de problèmes socio-économiques auxquels sont confrontés les Libanais passe par le rétablissement d’une stabilité durable et d’un climat de confiance, ce qui implique la réédification d’un État crédible, véritablement souverain au plan de la défense du territoire et maître de ses décisions, opération dont le passage obligé est le désengagement du Liban des conflits régionaux. Rien d’étonnant, par le fait même, que le projet de neutralité – fondement de la formule libanaise – suscite autant l’ire de l’Iran et de ses acolytes locaux, lesquels ne peuvent s’accommoder d’une paix civile, d’une prospérité économique et de la présence d’un État détenant tous les attributs d’un pouvoir efficace et crédible.
 
L’édito de Michel TOUMA
OLJ / Par Michel TOUMA, le 09 mars 2021 à 00h00

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1044 5 Mar 9, 2021

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